Selon quel point de vue écrire ?

Par Quentin

Aujourd’hui nous allons explorer la notion de point de vue en écriture. Cet article est basé sur les notes des lectures de Bradon Sanderson.

Le point de vue d’une histoire, c’est la perspective de la personne qui nous la raconte. Nous avons tous la notion vague d’un narrateur omniscient, ou limité, troisième personne ou première personne. C’est de cela qu’il s’agit. Il y a plusieurs raisons qui pourraient vous pousser à écrire d’une façon où d’une autre. L’une d’entre elles est naturellement le fond de ce que vous écrivez. Certains types de textes ne se prêtent guère à la narration omnisciente, et beaucoup de textes ne se prêtent pas à la narration à la deuxième personne.

Avant d’attaquer les différents points de vues existants, prenons le temps de revoir les bases.

Avant les points de vue, la boîte

Illustration des 3 sous parties de chaque histoire : l'intrigue, la situation et les personnages.

La structure est une forme de boîte qui englobe les 3 éléments fondamentaux d’une histoire : l’intrigue, l’environnement (la situation) et les personnages. L’ensemble de ces éléments est contenue dans la boîte, qui sert de vitrine à l’histoire.

Pour rappeler notre distinction entre le fond et la forme, la boîte, c’est clairement la forme. Si votre boîte est très belle, on dira que votre texte est littéraire. Deux histoires peuvent être très similaires, comme tous les mono-mythes, mais avoir des structures suffisamment différentes pour que l’on considère qu’il s’agit bien d’histoires totalement différentes.

La prose devrait être transparente, comme une vitre.

George Orwell

Notons que notre bon vieil Orwell était anglophone, et qu’étant incapable de trouver cette citation en Français, je l’ai traduite moi même. Voilà la citation originale : “Good prose should be transparent, like a window pane”.

Les points de vue

Il existe un nombre limité de points de vue. Nous avons naturellement la première personne, la deuxième personne, puis la troisième personne se divise en omniscient et limité. Chaque point de vue à des avantages et des inconvénients qui le rendront adapté ou non à ce que vous souhaitez écrire. Il est important de préciser que lorsque vous choisissez un type de narration, vous devez le respecter jusqu’à la fin de votre texte. C’est important pour donner un sentiment de congruence et de continuité au lecteur.

Première personne

“Je suis parti me promener dans la forêt vers 10h. Il faisait froid alors j’ai pris mon manteau. Je voulais prendre mes gants mais impossible de les retrouver. Où maman a-t-elle pu les ranger ?”

C’est un exemple de narration à la première personne. Le narrateur utilise “je”, nous voyons l’histoire à travers ses yeux et nous lisons ses pensées. Le plus souvent, il nous raconte son récit, à la manière d’un mémoire un peu trop détaillé. Parfois, le narrateur utilise cette formulation pour s’adresser directement au public. Par exemple, le récit du Hobbit est censé avoir été écrit par Bilbon pour Frodon. Cela permet à Tolkien de nous parler à la manière d’un oncle qui écrit pour raconter sa vie à son neveu.

Le genre épistolaire, qui consiste en un regroupement de textes est également un bon exemple de narration à la première personne. Dracula, de Stocker est raconté comme un journal. Plus récemment, le genre épistolaire a été repris avec de nouveaux formats de textes typiquement présents sur internet, des tweets, des SMS, des posts…

Couverture de la première édition anglaise de 1897 de Dracula
Couverture de la première édition anglaise de 1897

Il existe aussi une variante plus cinématique de la première personne, où nous vivons l’histoire en même temps qu’elle est vécue par le protagoniste, à la façon d’une immense bulle de pensée (phylactère). C’est le cas de Hunger Games et de Divergente.

Enfin, vous pouvez mixer la première personne et la troisième personne omnisciente, à la façon du Hobbit. C’est souvent dans ces histoires que vous verrez des formules comme : “Laissez-moi vous raconter l’histoire de…”. Kill Bill est, d’une certaine manière, un exemple de mélange entre ces deux narrations.

Le point de vue à la première personne apporte plusieurs avantages. Grâce à l’attention portée à la vision d’un personnage, c’est un système très immersif pour le lecteur. Il est également plus aisé de créer de la sympathie envers le personnage puisque nous vivons la même vie que lui.

En revanche, en utilisant la première personne, le lecteur sait que le protagoniste ne meurt pas. Exactement comme dans Kill Bill.

Couverture de Kill Bill

Une façon de contourner ce problème est d’utiliser la forme épistolaire, en présentant les écrits comme “trouvés tels quels”. Le narrateur est peut être déjà mort. Ou alors, en utilisant une structure plus cinématique, puisque l’histoire est racontée au fur et à mesure, impossible d’en savoir la fin.

Enfin, la première personne est utile quand vous souhaitez que votre lecteur s’investisse dans un monde vu à travers les yeux d’un seul personnage. S’il y a trop de personnages, vous risquez fortement de perdre votre audience à cause de la trop grande quantité d’informations différentes à retenir.

Deuxième personne

“Vous êtes parti vous promener dans la forêt vers 10h. Il faisait froid alors vous avez pris votre manteau. Vous vouliez prendre vos gants mais impossible de les retrouver. Où maman a-t-elle pu les ranger ?”

La deuxième personne est difficile à maîtriser. Notre conseil ? Ne l’utilisez que si cela apporte réellement quelque chose à votre texte. Il est souvent dit que c’est un système utilisé surtout par les jeunes auteurs qui veulent être différents. Ils utilisent tous la deuxième personne au point où cela devient comique. Bref, si vous le faites, faites le avec une raison.

Deux exceptions notables à cette règle : les histoire où vous choisissez votre propre aventure (Choose your own adventure) et les textes publicitaires, qui sont toujours écrits à la deuxième personne. En ce qui concerne les textes publicitaires, je suis en train de conduire des recherches afin de déterminer pourquoi ils sont écrits de cette façon là, et si s’exprimer à la deuxième personne augmente réellement la prise d’actions.

Troisième personne

Comme évoqué précédemment, la narration à la troisième personne peut être décomposée en deux points de vue différents : omniscient et limité.

Point de vue limité

La narration à la troisième personne limitée est la forme par défaut si vous n’écrivez pas à la première personne. A chaque scène, le lecteur a accès aux pensées d’un seul personnage spécifique et d’aucun autre. Il est important de ne pas montrer de choses que le personnage ne voit pas.

A chaque différente scène, puisque la vision est celle d’un personnage particulier, vous devez décrire les perceptions d’une façon spécifique à ce personnage. Idéalement, vos lecteurs devraient avoir une idée du point de vue utilisé instinctivement.

Ce type de narration n’a pas de lien avec la forme passive. Prenons un exemple :

“Il mange une pomme” ou “La pomme qu’il a mangée”. Dans les deux cas, la narration est à la troisième personne (vous pouvez aussi essayer avec la première personne, rien ne change). La forme passive est déconseillée car elle distrait les lecteurs de ce sur quoi il faut porter son attention. Dans l’une des phrases, “il” est le sujet, dans l’autre, c’est la pomme.

Voilà une exemple simple pour illustrer comment diriger l’attention des lecteurs.

La porte s’ouvrit brutalement. La théière a vibré sur la table. Les gens à côté de moi ont crié. J’ai eu peur. Dans l’embrasure de la porte se tenait mon père, que je croyais mort.

Dans l’exemple ci dessus ne sont décrits que des événements qui sont observés par le protagoniste. Une mauvaise façon d’écrire cette scène aurait été de parler des tasses à thé, de ce que pensaient les gens à côté (omniscience) ou de la forme de la porte. Le protagoniste est intéressé par la présente de son père et c’est de cela qu’il faut parler.

Point de vue omniscient

Le point de vue omniscient n’a pas vraiment de forme définie. Il y a tout de même quelques règles à respecter.

Vous devez montrer les pensées de chaque personnage. Le lecteur vous trouvera malhonnête si vous cachez certaines parties importantes pour préserver la tension. En tant que narrateur omniscient vous devez tenir votre rôle.

Un livre qui réalise cela à la perfection est Dune, de Frank Herbert. Très rapidement, nous savons qui est le traître car à chaque scène, nous entendons ses pensées et les regrets qu’il éprouve en amont de ce qu’il a prévu de faire. La tension n’est plus de savoir ce qu’il va se passer, mais plutôt de savoir si cela va vraiment se produire et quel impact cela aura. Peu d’histoires sont parvenues à garder une tension aussi forte en narration omnisciente.

Les temps de la narration

Cette partie sera brève, car il n’y a que peu de possibilités. Vous avez deux options : le passé et le présent. Le futur n’est pas utilisé (comme la deuxième personne) car il fait passer l’auteur pour un amateur.

Au vue de la façon dont les gens lisent, le présent et le passé sont très similaires. Le présent est un peu plus immédiat et sera préféré pour les narration cinématiques. Pour les récits épistolaires, le temps que vous utiliserez sera le temps que les personnages ont utilisé pour écrire. Si vous utilisez la troisième personne, vous avez le choix.

Dans la plupart des cas, c’est votre texte qui dictera la façon dont vous pouvez/devez l’écrire. Votre tâche sera d’emballer votre histoire dans une boîte pertinente. Pas forcément la plus jolie, mais celle qui a le plus de sens.